Au-delà de la compétence technique
La littératie en intelligence artificielle, la capacité des citoyens à comprendre, évaluer et interagir de manière éclairée avec les systèmes d'IA, est devenue un enjeu démocratique fondamental. L'AI Act européen l'a reconnu en imposant, depuis février 2025, des obligations de littératie en IA aux organisations qui déploient ou utilisent des systèmes d'IA. Cette exigence européenne reflète un constat simple : dans un monde où l'IA influence les décisions qui touchent chaque aspect de la vie quotidienne, des citoyens qui ne comprennent pas cette technologie sont des citoyens vulnérables.
Qu'est-ce que la littératie en IA ?
La littératie en IA ne se résume pas à la compétence technique. Elle ne requiert pas que chaque citoyen comprenne les mathématiques de l'apprentissage profond ou sache programmer un réseau de neurones. Elle implique plutôt une compréhension fonctionnelle qui permet de reconnaître quand on interagit avec un système d'IA, de comprendre les capacités et les limites de ces systèmes, d'évaluer de manière critique les résultats produits par l'IA, de prendre des décisions éclairées face aux recommandations algorithmiques, de comprendre les implications de l'IA pour ses droits et sa vie privée, et de participer de manière informée au débat public sur la gouvernance de l'IA.
Cette définition fonctionnelle est essentielle. L'objectif n'est pas de former une société de techniciens, mais une société de citoyens capables d'exercer leur jugement critique dans un environnement de plus en plus médié par l'IA.
L'état de la littératie en IA au Québec
Le Québec ne dispose pas de données systématiques sur le niveau de littératie en IA de sa population. Cependant, plusieurs indicateurs suggèrent que la situation est préoccupante. La littératie numérique de base, la capacité à utiliser les technologies de l'information de manière compétente, demeure inégale, avec des écarts significatifs selon l'âge, le niveau de scolarité, la région et le statut socio-économique.
Si la littératie numérique est une condition préalable à la littératie en IA, elle n'est pas suffisante. De nombreux utilisateurs compétents avec les outils numériques n'ont qu'une compréhension vague de ce qu'est l'IA, de comment elle fonctionne et des implications de son utilisation. La perception de l'IA dans la population oscille entre la fascination, alimentée par le marketing des entreprises technologiques, et la crainte, nourrie par les représentations dystopiques dans la culture populaire. Ni l'une ni l'autre de ces attitudes ne constitue une base saine pour un engagement citoyen éclairé.
L'éducation formelle : intégrer l'IA dans le curriculum
Le système éducatif québécois a un rôle central à jouer dans le développement de la littératie en IA. Cette intégration doit se faire à tous les niveaux.
Au primaire, l'initiation à la pensée algorithmique et aux concepts de base de l'IA peut se faire de manière ludique et concrète, à travers des activités qui montrent comment les machines « apprennent », comment les recommandations sont générées et comment les données sont utilisées. Des programmes pédagogiques adaptés existent déjà et peuvent être intégrés dans les cours de mathématiques, de sciences et d'éthique.
Au secondaire, la littératie en IA devrait devenir plus structurée, avec des modules qui couvrent les fondements de l'IA, apprentissage automatique, données, algorithmes, les enjeux éthiques et sociaux de l'IA, l'esprit critique face aux contenus générés par l'IA et la protection de la vie privée à l'ère numérique. Le programme d'éthique et culture religieuse, en cours de transformation, et le cours de culture et citoyenneté québécoise offrent des cadres naturels pour intégrer ces apprentissages.
Au postsecondaire, les programmes de toutes les disciplines, pas seulement l'informatique, devraient intégrer une composante de littératie en IA adaptée à leur domaine. Les futurs médecins, avocats, gestionnaires, enseignants et travailleurs sociaux utiliseront tous l'IA dans leur pratique professionnelle et doivent y être préparés.
La formation des enseignants est un préalable critique. Les enseignants eux-mêmes doivent être formés aux enjeux de l'IA pour pouvoir transmettre cette compréhension à leurs élèves. Des programmes de développement professionnel spécifiques, développés en partenariat avec des experts en IA et en pédagogie, sont nécessaires.
L'éducation continue et la formation professionnelle
La littératie en IA ne peut reposer uniquement sur l'éducation formelle. La majorité de la population active actuelle n'a pas été exposée à ces enjeux durant sa scolarité. Des programmes de formation continue sont nécessaires pour les travailleurs, les gestionnaires et les citoyens de tous âges.
Les employeurs ont un rôle important à jouer en offrant des formations sur l'IA adaptées à leur secteur d'activité. Les organismes communautaires, les bibliothèques publiques et les centres de formation peuvent servir de relais pour atteindre les populations les plus éloignées de la technologie. Les médias québécois ont la responsabilité de couvrir les enjeux de l'IA de manière informée et accessible, en évitant tant le sensationnalisme que la promotion non critique.
La littératie en IA pour les décideurs publics
Les élus, les hauts fonctionnaires et les gestionnaires publics qui prennent des décisions sur l'adoption et la gouvernance de l'IA doivent eux-mêmes posséder un niveau adéquat de littératie en IA. Des programmes de formation spécifiques pour les décideurs publics, qui couvrent non seulement les aspects techniques mais aussi les implications juridiques, éthiques et sociales de l'IA, sont indispensables pour assurer une gouvernance éclairée.
L'Assemblée nationale du Québec, les ministères et les organismes publics devraient investir dans la formation de leur personnel aux enjeux de l'IA. Le Bureau de la transformation numérique gouvernementale pourrait jouer un rôle de coordination dans cet effort.
Les outils et les ressources
Le développement de la littératie en IA au Québec nécessite la création d'outils et de ressources en français, adaptés au contexte québécois. Les ressources développées en anglais ou dans d'autres contextes culturels ne sont pas toujours directement transposables.
L'Observatoire international sur les impacts sociétaux de l'IA et du numérique (OBVIA), basé à l'Université Laval, est un acteur clé dans la production de connaissances accessibles sur les enjeux sociaux de l'IA. Ses travaux de vulgarisation et de transfert de connaissances contribuent directement à la littératie collective.
Recommandations
Le Québec devrait intégrer la littératie en IA dans le curriculum scolaire à tous les niveaux dès que possible, investir dans la formation des enseignants aux enjeux de l'IA, développer des ressources éducatives en français adaptées au contexte québécois, soutenir les initiatives de formation continue et d'éducation populaire sur l'IA, et exiger que les décideurs publics responsables de la gouvernance de l'IA possèdent un niveau adéquat de littératie en la matière.
Conclusion
La littératie en IA n'est pas un luxe, c'est une condition de la citoyenneté démocratique au XXIe siècle. Un citoyen qui ne comprend pas comment l'IA influence sa vie ne peut ni exercer pleinement ses droits, ni participer de manière éclairée au débat public sur la gouvernance de cette technologie. Le Québec, en investissant massivement dans la littératie en IA, ne fait pas que préparer sa population au marché du travail de demain, il protège sa démocratie.



