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Ottawa veut automatiser la correspondance du premier ministre par IA : test de gouvernance pour la fonction publique fédérale

Le Bureau du Conseil privé prévoit d'automatiser par IA le traitement des lettres adressées au premier ministre, avec 64,6 M$ d'économies sur trois ans. Les syndicats fédéraux dénoncent une précipitation qui contraste avec l'approche encadrée du Québec.

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Florian Brobst
Fondateur & Directeur · 27 avril 2026

Un plan ministériel qui change la donne

Le plan ministériel 2026-2027 du Bureau du Conseil privé (BCP), déposé à la mi-avril 2026 et largement commenté dans les médias canadiens à partir du 22 avril, contient une phrase qui n'est pas passée inaperçue. L'organisme central qui appuie le premier ministre et le Cabinet annonce qu'il entend « aplatir la structure de direction, automatiser la correspondance adressée au premier ministre par le public, moderniser les nominations par décret et les systèmes de documents du Cabinet, et numériser les services de messagerie de routine ».

Traduction concrète : une partie du courrier qui arrive sur le bureau de Mark Carney pourrait bientôt être triée, classée, voire pré-rédigée par des systèmes d'intelligence artificielle. Le BCP vise une réduction de ses dépenses de 64,6 millions de dollars sur trois ans.

Le volume en cause donne la mesure du chantier. Depuis 2016, le BCP reçoit chaque année entre 1,5 et 3,3 millions de courriels et lettres adressés au premier ministre, qu'ils proviennent de citoyens, d'organisations ou d'élus. Aucune intervention humaine ne pourra être maintenue à pleine échelle si l'on souhaite réellement économiser.

Une pièce d'un plan plus large : 40 000 postes fédéraux

L'annonce du BCP ne tombe pas du ciel. Elle s'inscrit dans le cadre du premier budget fédéral de Mark Carney, qui prévoit l'élimination d'environ 40 000 postes dans la fonction publique fédérale, en s'appuyant en partie sur l'intelligence artificielle pour absorber la charge de travail.

Le BCP reste prudent dans sa communication officielle, soulignant qu'« il n'existe aucun projet immédiat de mise en œuvre de l'IA ou d'une automatisation de ce type pour la révision ou la rédaction de la correspondance ». Reste que le plan ministériel l'inscrit noir sur blanc dans la trajectoire financière de l'organisation.

Les syndicats montent au front

L'Alliance de la fonction publique du Canada (PSAC) a réagi sans détour. Alex Silas, vice-président exécutif national, soutient une position de principe : « Lorsque les Canadiennes et les Canadiens écrivent au cabinet du premier ministre, ou lorsque le cabinet émet une communication, cette correspondance doit être préparée par un être humain, pas par une IA. » Selon lui, « le gouvernement Carney se précipite vers l'IA sans considérer les impacts négatifs sur les emplois, les services aux Canadiens, l'environnement et la protection de l'information ».

Sharon DeSousa, présidente nationale de la PSAC, ajoute une dimension qui touche directement les usagers : « Quand quelqu'un traverse une crise dans sa vie, il se tourne vers le gouvernement pour obtenir des réponses, et il veut parler à un être humain. » Un sondage commandé par le syndicat indique d'ailleurs qu'une majorité de Canadiens s'opposent aux coupes profondes dans la fonction publique fédérale et ne souhaitent pas que des agents conversationnels d'IA livrent les prestations gouvernementales.

Trois questions de gouvernance que cette annonce soulève

Au-delà du débat sur l'emploi, le projet du BCP pose des problèmes concrets de gouvernance de l'IA dans le secteur public.

Premièrement, la transparence. Si une partie de la correspondance est désormais classée ou rédigée par des systèmes automatisés, quelle information sera communiquée au citoyen qui écrit au premier ministre ? Quelles traces d'audit seront conservées ? La Politique sur l'utilisation responsable de l'intelligence artificielle du Conseil du Trésor et la Directive sur la prise de décisions automatisée fixent déjà des balises pour les décisions administratives, mais leur application au courrier politique reste à clarifier.

Deuxièmement, la responsabilité. Le ministre Evan Solomon avait promis un nouveau projet de loi fédéral sur l'IA avant la fin du premier trimestre 2026. Ce texte n'est toujours pas déposé. Le déploiement opérationnel d'IA dans les institutions centrales se fera donc, dans l'immédiat, sans cadre législatif spécifique.

Troisièmement, le précédent. Si le BCP, organisme le plus visible du gouvernement fédéral, automatise la correspondance du premier ministre, d'autres ministères suivront. La Commission de la fonction publique du Canada inscrit déjà l'automatisation et l'IA générative comme leviers d'efficacité dans son propre plan ministériel 2026-2027.

Un contraste frappant avec le calendrier québécois

Côté québécois, l'approche est plus séquencée. La directive ministérielle sur l'IA générative dans le secteur public, publiée en décembre 2025, exige que tous les organismes publics se conforment d'ici le 5 juin 2026 à des obligations précises : structure de gouvernance, processus d'évaluation des risques, documentation, formation. Le ministère de la Cybersécurité et du Numérique a publié en mars 2026 un Portrait des utilisations de l'IA dans l'administration publique recensant les initiatives en cours, dont le nombre a augmenté de plus de 50 % entre 2024 et 2025.

Ottawa avance donc en parallèle, mais sans le même cadrage normatif. Pour les juristes et les experts en gouvernance, la coexistence de ces deux trajectoires (fédérale rapide, provinciale prescrite) sera un terrain d'observation privilégié dans les prochains mois. La question n'est plus de savoir si l'IA s'installera dans la fonction publique canadienne, mais à quelles conditions de transparence, de protection des renseignements personnels et de redevabilité démocratique.

Sources

  • Is it Mark Carney or is it AI?, CBC News, 22 avril 2026 : cbc.ca
  • Public Service Unions Question Carney Government's Plans for AI and Hiring Caps on Federal Workforce, PressProgress : pressprogress.ca
  • PSAC raises alarm as Carney government announces sweeping public service cuts, Alliance de la fonction publique du Canada : psacunion.ca
  • 2026-2027 Departmental Plan, Privy Council Office, gouvernement du Canada : canada.ca
  • Plan ministériel 2026-2027, Commission de la fonction publique du Canada : canada.ca
  • Portrait des utilisations de l'intelligence artificielle dans l'administration publique, gouvernement du Québec, mars 2026 : quebec.ca

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Florian Brobst
Fondateur & Directeur

Spécialiste en gouvernance de l’intelligence artificielle, Florian accompagne les organisations dans la mise en place de cadres de gouvernance responsables et conformes aux réglementations émergentes.

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