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Manitoba interdit les chatbots IA aux mineurs : précédent canadien, signal pour le Québec

Le 26 avril, le premier ministre Wab Kinew a annoncé que le Manitoba deviendrait la première juridiction canadienne à interdire les chatbots d'IA aux moins de 16 ans. La Colombie-Britannique presse Ottawa d'agir. Le Québec, lui, se tait pour l'instant.

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Florian Brobst
Fondateur & Directeur · 28 avril 2026

Le samedi 26 avril 2026, devant le congrès du Nouveau Parti démocratique manitobain, le premier ministre Wab Kinew a confirmé que sa province deviendrait la première juridiction canadienne à interdire les chatbots d'intelligence artificielle aux mineurs. Annoncée en même temps qu'un projet de bannissement des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, la mesure va plus loin que la loi australienne adoptée en 2024 (qui visait uniquement les plateformes sociales) en englobant explicitement ChatGPT, Claude et les autres assistants conversationnels. Deux jours plus tard, la procureure générale de la Colombie-Britannique a publiquement appuyé l'initiative et appelé Ottawa à légiférer au niveau fédéral.

Une mesure inédite au Canada

Le projet manitobain reste pour l'instant une déclaration politique : aucun texte législatif n'a encore été déposé, l'âge limite officiel n'est pas confirmé (la lecture la plus probable est 16 ans, par cohérence avec le volet réseaux sociaux) et le calendrier de mise en oeuvre demeure flou. Selon le gouvernement provincial, une première phase pourrait être déployée dans les écoles, sur le modèle de l'interdiction des téléphones cellulaires en classe instaurée en 2024.

Le premier ministre Kinew a justifié sa démarche en termes sans ambiguïté : « les médias sociaux et désormais les chatbots d'IA sont utilisés pour pirater l'attention de nos enfants. Ces plateformes ne sont pas neutres : elles sont conçues pour maximiser l'engagement et générer des revenus pour une poignée d'oligarques technologiques ». Plusieurs sources évoquent des amendes pouvant atteindre plusieurs milliards de dollars pour les plateformes non conformes, ciblant les fournisseurs et non les enfants ou les parents.

La pression monte sur Ottawa

L'annonce manitobaine ne reste pas isolée. Le 28 avril, la procureure générale de la Colombie-Britannique, Niki Sharma, a déclaré qu'une interdiction sans inclure les chatbots serait « sans valeur », rappelant que « toutes les plateformes sociales intègrent désormais de l'IA ». Ottawa, selon elle, dispose des « meilleurs outils et de la meilleure capacité » pour mettre en place une telle mesure. La Saskatchewan a lancé une consultation publique en mars sur un projet comparable, et le Parti libéral fédéral a approuvé en convention le principe d'un âge minimum de 16 ans pour l'accès aux réseaux sociaux.

Le ministre fédéral de l'Intelligence artificielle et de l'Innovation numérique, Evan Solomon, n'a pas encore réagi publiquement à l'annonce manitobaine. Sa doctrine déclarée, « light, tight, right », privilégie une réglementation pragmatique de l'IA centrée sur la vie privée, le droit d'auteur et la protection des données, plutôt qu'une législation prescriptive de type AIDA. La pression provinciale risque toutefois d'obliger le ministre à préciser sa position sur la protection des mineurs avant le dépôt de son successeur à AIDA, attendu cette année.

Le Québec sous pression?

Aucune réaction publique du gouvernement du Québec n'a filtré au moment de la publication. La province dispose pourtant de plusieurs leviers pour intervenir. La Loi 25 encadre déjà les décisions automatisées fondées sur des renseignements personnels et impose des obligations de transparence. Une commission parlementaire de l'Assemblée nationale avait recommandé en 2024 d'interdire l'ouverture de comptes de réseaux sociaux aux moins de 14 ans sans consentement parental, sans qu'un projet de loi ne soit déposé. Une pétition citoyenne réclamant une limite à 16 ans a recueilli plus de 16 000 signatures.

Sur le terrain de l'IA générative spécifiquement, la Commission d'accès à l'information n'a pas pris position publique sur l'utilisation des chatbots par les mineurs. Elle prépare néanmoins son rapport quinquennal 2026 dans lequel l'intelligence artificielle devrait occuper une place centrale. Le ministère de la Cybersécurité et du Numérique avait, de son côté, publié en 2025 une directive sur l'utilisation responsable de l'IA dans la fonction publique (échéance de mise en conformité fixée à juin 2026), mais celle-ci ne touche pas l'usage privé des outils par les jeunes.

Des défis de mise en oeuvre considérables

Le défi technique de l'application reste entier. Vérifier l'âge d'un utilisateur de chatbot suppose soit une identité numérique vérifiée (que ni le Manitoba ni le fédéral ne possèdent à grande échelle), soit des techniques d'estimation d'âge biométriques posant elles-mêmes des problèmes de protection des renseignements personnels. Le professeur Michael Geist de l'Université d'Ottawa a critiqué l'approche, estimant qu'« une interdiction permet aux plateformes de se défausser de la responsabilité de ce qui cause réellement les préjudices ». Helen Hayes, de l'Université McGill, rappelle qu'en l'absence d'un régulateur du numérique, le Canada continue de « s'en remettre aux plateformes pour s'autoréguler ».

L'autre angle mort concerne les usages éducatifs et thérapeutiques légitimes des chatbots, qui se multiplient dans les écoles et les services de santé adolescents. Une interdiction générale pourrait fermer la porte à des outils déjà utilisés dans le cadre scolaire, sans alternative claire.

Implications pour la gouvernance de l'IA

Au-delà du débat sur la protection des mineurs, l'initiative manitobaine ouvre une nouvelle ère réglementaire au Canada. Elle confirme que les provinces, faute de cadre fédéral, sont prêtes à occuper le vide laissé par la mort d'AIDA et à adopter des mesures sectorielles, parfois plus ambitieuses que les États fédérés européens ou américains. Elle illustre aussi la tension entre approche par les risques (à laquelle le Québec et l'Union européenne souscrivent) et approche par les usages ou les utilisateurs (la voie manitobaine).

Pour les organisations québécoises qui développent ou déploient des assistants conversationnels, le signal est clair : un cadre provincial fragmenté se met en place, et le Québec devra tôt ou tard se positionner. Soit en suivant le Manitoba avec une interdiction par âge, soit en privilégiant des obligations de conception (filtres, modes mineurs, transparence renforcée), soit en attendant qu'Ottawa tranche, au risque d'arriver après la bataille.

Sources

  • Globe and Mail, « Social media, AI chatbot ban for youth is on the way, Manitoba Premier says », 26 avril 2026 : https://www.theglobeandmail.com/canada/article-manitoba-premier-says-social-media-ai-chatbot-ban-for-youth-is-on-the/
  • The Star, « Canadian province of Manitoba says it will ban social media, AI for youth », 27 avril 2026 : https://www.thestar.com.my/tech/tech-news/2026/04/27/canadian-province-of-manitoba-says-it-will-ban-social-media-ai-for-youth
  • Bloomberg, « Manitoba Plans Ban on Social Media, AI Chatbots for Youth, Premier Says », 26 avril 2026 : https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-04-26/canadian-province-of-manitoba-says-it-will-ban-social-media-ai-for-youth
  • The Progress (Chilliwack), « B.C. urges feds to ban teens and children from using social media, AI chatbots », 28 avril 2026 : https://theprogress.com/2026/04/28/b-c-urges-feds-to-ban-teens-and-children-from-using-social-media-ai-chatbots/
  • CBC News, « Manitoba ban on AI chatbots, social media to come with host of technical challenges, privacy concerns: experts » : https://www.cbc.ca/news/canada/manitoba/ai-social-media-youth-ban-experts-9.7178638
  • Commission d'accès à l'information du Québec, mémoire « L'IA au travail : pour un meilleur encadrement » : https://www.cai.gouv.qc.ca/uploads/pdfs/CAI_ME_Transfo_Travail.pdf

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Florian Brobst
Fondateur & Directeur

Spécialiste en gouvernance de l’intelligence artificielle, Florian accompagne les organisations dans la mise en place de cadres de gouvernance responsables et conformes aux réglementations émergentes.

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