L'IA souveraine désigne la capacité d'un État à développer, héberger et encadrer ses systèmes d'intelligence artificielle sans dépendre d'une poignée de fournisseurs étrangers. Le 29 octobre 2026, à Montréal, en ouverture du 21e sommet Canada-Union européenne (UE), le premier ministre Mark Carney a annoncé une prise de participation fédérale pouvant atteindre 1,6 milliard de dollars dans Cohere, et Bruxelles a confirmé une coopération renforcée avec Ottawa sur la gouvernance de l'IA.
Le sommet se poursuit le 30 octobre, journée où plusieurs accords doivent être dévoilés, dont un accord sur le commerce numérique et l'accès du Canada au réseau européen de supercalculateurs. Pour les organisations québécoises, la séquence est doublement significative : elle se déroule à Montréal, où M. Carney a visité Mila le 29 octobre, et elle rapproche le Canada d'un partenaire dont le Règlement sur l'IA (AI Act) est déjà en vigueur.
Que prévoit l'investissement fédéral dans Cohere ?
Selon le communiqué du Cabinet du premier ministre publié le 29 octobre 2026, il s'agit d'un placement en capital présenté comme commercial, consenti aux côtés d'investisseurs privés (NVIDIA, Bell et le groupe allemand Schwarz). Le financement sera versé par étapes, avec des rapports réguliers sur le respect des engagements de l'entreprise. Cohere s'engage à :
- créer au moins 1 000 nouveaux emplois techniques bien rémunérés au Canada d'ici 2030 ;
- consacrer au moins 1,7 milliard de dollars à de nouvelles infrastructures de calcul au Canada d'ici 2030 ;
- conserver son incorporation et son siège social au Canada ;
- investir dans des partenariats de recherche canadiens et offrir des occasions aux étudiants et jeunes diplômés ;
- poursuivre sa collaboration avec l'Institut canadien de la sécurité de l'intelligence artificielle (ICSIA) sur le développement et l'usage sûrs de l'IA avancée.
Selon BNN Bloomberg, l'investissement s'inscrit dans une ronde de financement menée par Schwarz qui vise 7 milliards de dollars. Le ministre de l'Intelligence artificielle et de l'Innovation numérique, Evan Solomon, n'a pas précisé la taille de la participation de l'État. Cohere a fusionné plus tôt cette année avec l'allemande Aleph Alpha, ce que M. Carney a qualifié d'« exemple concret de ce que le Canada et l'Europe peuvent bâtir ensemble » (dépêche AFP du 30 octobre 2026).
Sur quoi le Canada et l'UE s'engagent-ils en matière de gouvernance de l'IA ?
Le 29 octobre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré que les deux parties travailleraient ensemble sur la gouvernance et le développement de l'IA, afin d'éviter que l'accès à cette technologie « dépende d'une poignée de multinationales ». Elle a aussi évoqué une collaboration pour s'attaquer « de front » aux enjeux de sûreté et de sécurité d'une IA hors de contrôle, selon BNN Bloomberg.
Trois volets se dessinent :
- Calcul intensif : un accord, dont la signature était annoncée pour le 30 octobre, doit donner aux chercheurs et entreprises canadiens l'accès au réseau européen de supercalculateurs pour entraîner leurs modèles. Au moment d'écrire ces lignes, le texte n'était pas encore public.
- Commerce numérique : le président du Conseil européen, António Costa, a qualifié l'accord sur le commerce numérique de « AECG du monde numérique », en référence à l'Accord économique et commercial global.
- Sécurité de l'IA : la coopération prolonge la déclaration du premier Conseil du partenariat numérique Canada-UE, tenu à Montréal le 8 décembre 2025, qui prévoyait un engagement bilatéral approfondi entre l'ICSIA et le Bureau européen de l'IA, ainsi que l'exploration d'une reconnaissance mutuelle des évaluations de conformité des produits intégrant de l'IA.
Pourquoi est-ce important pour les organisations québécoises ?
Le Canada n'a toujours pas de loi fédérale propre à l'IA depuis que la Loi sur l'intelligence artificielle et les données (LIAD) est morte au feuilleton en janvier 2025. Chaque rapprochement institutionnel avec l'UE accroît donc le poids du Règlement européen sur l'IA comme référence de fait. Une reconnaissance mutuelle des évaluations de conformité, si elle se concrétise, profiterait d'abord aux entreprises qui documentent déjà leurs systèmes selon des exigences proches de celles de l'AI Act.
Pour les organismes publics et les entreprises du Québec, plusieurs questions concrètes se posent :
- Approvisionnement : un fournisseur canadien soutenu par l'État devient une option plus visible pour les ministères et organismes, mais le choix doit rester fondé sur une évaluation des risques, pas sur la seule nationalité du fournisseur.
- Renseignements personnels : la Loi 25 exige une évaluation des facteurs relatifs à la vie privée avant toute communication de renseignements personnels hors du Québec. Le recours à des infrastructures de calcul européennes ne dispense pas de cette évaluation, même si le cadre européen (RGPD) offre un niveau de protection élevé.
- Gouvernance des fonds publics : les rapports d'étape promis par Ottawa sur les engagements de Cohere seront un test de transparence. Les organisations qui suivent la reddition de comptes en IA auront intérêt à vérifier s'ils sont rendus publics.
- Arrimage québécois : le nouveau ministère de l'Intelligence artificielle et du Numérique, créé le 21 octobre 2026, devra préciser comment le Québec entend se positionner dans cette coopération, notamment pour l'accès de Mila et des chercheurs québécois au calcul européen.
Questions fréquentes
Combien Ottawa investit-il dans Cohere ?
Le gouvernement fédéral s'engage à investir jusqu'à 1,6 milliard de dollars en capital dans Cohere, selon le communiqué du 29 octobre 2026. Les fonds seront versés par étapes, conditionnellement au respect d'engagements sur l'emploi, l'infrastructure de calcul et le maintien du siège social au Canada. La taille exacte de la participation n'a pas été divulguée.
L'AI Act européen s'applique-t-il aux entreprises québécoises ?
Oui, dans certains cas. Le Règlement (UE) 2024/1689 s'applique aux fournisseurs qui mettent un système d'IA sur le marché européen et aux systèmes dont les résultats sont utilisés dans l'UE, peu importe où l'entreprise est établie. Une entreprise québécoise qui vend en Europe doit donc vérifier ses obligations selon le niveau de risque de ses systèmes.
Qu'est-ce que l'ICSIA ?
L'Institut canadien de la sécurité de l'intelligence artificielle (ICSIA) a été lancé par le gouvernement fédéral en novembre 2024. Il mène des recherches sur les risques des systèmes d'IA avancés et collabore avec ses homologues étrangers, dont le Bureau européen de l'IA, au sein du réseau international des instituts de sécurité de l'IA.
Les supercalculateurs européens seront-ils accessibles aux chercheurs québécois ?
C'est l'objectif annoncé. La présidente de la Commission européenne a indiqué que l'accord prévu permettrait aux chercheurs et entreprises canadiens d'entraîner leurs modèles sur le réseau européen. Les modalités (critères d'admissibilité, volume de calcul, conditions de protection des données) restent à confirmer dans le texte officiel.
Sources
- Le Canada annonce un investissement historique dans Cohere pour faire croître une IA sûre et souveraine (Cabinet du premier ministre, 29 octobre 2026)
- Déclaration conjointe de la première réunion du Conseil du partenariat numérique Canada-Union européenne (Innovation, Sciences et Développement économique Canada, 8 décembre 2025)
- Règlement (UE) 2024/1689 sur l'intelligence artificielle (EUR-Lex, 13 juin 2024)
- Institut canadien de la sécurité de l'intelligence artificielle (Gouvernement du Canada)
- PM Carney, von der Leyen float 'associate member' status at Canada-EU summit (BNN Bloomberg, 29 octobre 2026)
- Des minerais à l'IA, l'UE et le Canada forgent une alliance inédite (AFP via Boursorama, 30 octobre 2026)






