Un accord politique attendu aujourd'hui à Bruxelles
Les négociateurs du Parlement européen et du Conseil de l'Union européenne sont attendus le 28 avril 2026 à un point pivot des discussions interinstitutionnelles sur le Digital Omnibus, le paquet législatif chargé de réajuster le calendrier d'application de l'AI Act. Selon l'analyse publiée par A&O Shearman, un texte consolidé est anticipé pour cette journée, avec une approbation parlementaire ciblée en mai, une validation du Conseil en juin et une publication officielle prévue pour juillet 2026, juste avant l'échéance de référence du 2 août 2026.
Le déclencheur politique de ce calendrier resserré est limpide : sans accord rapide, les obligations applicables aux systèmes d'IA à haut risque seraient devenues exécutoires dans à peine plus de trois mois, alors que les autorités nationales de surveillance restent inégalement désignées d'un État membre à l'autre.
Ce que prévoit le Digital Omnibus
Le compromis qui se dégage des négociations remplace le mécanisme conditionnel proposé initialement par la Commission européenne par des dates fixes :
- 2 décembre 2027 pour les systèmes d'IA à haut risque autonomes listés à l'Annexe III (recrutement, évaluation du crédit, enseignement, application de la loi, services publics essentiels).
- 2 août 2028 pour les systèmes d'IA intégrés dans des produits régulés par la législation sectorielle européenne, listés à l'Annexe I (dispositifs médicaux, machines, jouets, équipements de protection).
Les obligations déjà entrées en vigueur, notamment celles relatives aux pratiques interdites depuis février 2025 et aux modèles d'IA à usage général depuis août 2025, ne sont pas remises en cause.
Plusieurs autres ajustements font consensus entre Parlement et Conseil : interdiction explicite des systèmes d'IA produisant de l'imagerie intime non consentie ou du matériel d'exploitation sexuelle d'enfants, réintroduction de l'obligation d'enregistrement pour les systèmes à haut risque exemptés sous conditions, allègements proportionnels pour les PME, et nouvelle base juridique permettant le traitement de données personnelles à des fins de détection et correction des biais algorithmiques.
Les points encore en discussion
Deux dossiers font l'objet de divergences significatives. Le premier porte sur la portée de la supervision : le Parlement souhaite étendre la compétence du Bureau européen de l'IA aux fournisseurs appartenant au même groupe corporatif, alors que le Conseil cherche à la restreindre aux entités juridiques distinctes et à introduire des exemptions pour la législation sectorielle et les infrastructures critiques.
Le second concerne l'intégration horizontale des exigences IA dans les législations sur les machines et les dispositifs médicaux : le Parlement la défend, le Conseil l'écarte. Ce désaccord détermine si, en pratique, un fabricant d'équipements médicaux verra ses obligations IA fondues dans le règlement sur les dispositifs médicaux ou traitées en parallèle.
Une lecture nécessaire pour le Québec et le Canada
Le report des obligations à haut risque envoie un signal clair aux gouvernements qui calquent partiellement leur approche réglementaire sur l'AI Act. Trois enseignements méritent l'attention au Québec.
D'abord, la classification par niveau de risque conserve sa centralité. Le Digital Omnibus ne remet pas en cause la pyramide de risques, il en redéploie le calendrier. Les organismes publics québécois assujettis à l'Indication d'application du ministère de la Cybersécurité et du Numérique, dont les exigences de gouvernance et de protection des données doivent être opérationnelles d'ici juin 2026, restent soumis à un calendrier nettement plus serré que celui de leurs homologues européens.
Ensuite, la pression sur la maturité opérationnelle des autorités de surveillance s'accentue. Si plusieurs États membres européens n'ont pas encore désigné formellement leurs autorités compétentes, c'est précisément l'argument qui a justifié le report. La Commission d'accès à l'information du Québec, dont le rapport quinquennal attendu en 2026 doit produire des recommandations formelles au législateur, hérite d'un mandat plus exigeant : démontrer qu'elle dispose des ressources techniques pour exercer une supervision algorithmique réellement contraignante.
Enfin, l'extraterritorialité de l'AI Act ne disparaît pas, elle se déplace dans le temps. Les entreprises québécoises qui opèrent sur le marché européen continueront à devoir documenter leurs systèmes à haut risque, mais disposeront de dix-huit mois supplémentaires pour rendre leur conformité opérationnelle. Ce délai change la planification, pas la finalité.
Le risque d'un découplage réglementaire
Plusieurs organisations de la société civile européenne, dont le Centre Jacques Delors et le réseau European Digital Rights, ont publiquement contesté le rythme de ces ajustements, y voyant une concession aux acteurs industriels au détriment des droits fondamentaux. Au Québec, où le débat sur la souveraineté numérique et la protection de la langue française entretient une vigilance particulière à l'égard des asymétries entre cadres juridiques, ce report soulève une question sensible : faut-il aligner le calendrier québécois sur le rythme européen révisé, ou maintenir une trajectoire propre, plus rapide, qui pourrait faire du Québec un laboratoire normatif distinct ?
La réponse politique se précisera dans les mois à venir, à mesure que le rapport quinquennal de la CAI et la prochaine version de la Stratégie d'intégration de l'IA dans l'administration publique 2021-2026 seront déposés. Mais le signal envoyé par Bruxelles est désormais sur la table.
Sources
- A&O Shearman, "Digital Omnibus on AI: What is really on the table as trilogues begin", 2026 : https://www.aoshearman.com/en/insights/digital-omnibus-on-ai-what-is-really-on-the-table-as-trilogues-begin
- Ropes & Gray LLP, "AI Omnibus: Trilogue Underway, What to Expect as Negotiations Progress", 2026 : https://www.ropesgray.com/en/insights/viewpoints/102mquz/ai-omnibus-trilogue-underwaywhat-to-expect-as-negotiations-progress
- LEOsphere, "EU AI Act implementation status April 2026: Digital Omnibus trilogue underway", 21 avril 2026 : https://leosphere.net/eu-ai-act-implementation-status-april-2026-digital-omnibus-trilogue-underway/
- OneTrust, "How the EU Digital Omnibus Reshapes AI Act Timelines and Governance In 2026" : https://www.onetrust.com/blog/how-the-eu-digital-omnibus-reshapes-ai-act-timelines-and-governance-in-2026/
- European Digital Rights (EDRi), "Open Letter: EU lawmakers must safeguard the AI Act" : https://edri.org/our-work/open-letter-eu-lawmakers-must-safeguard-the-ai-act/
- Parlement européen, "Legislative Train Schedule, Digital Omnibus on AI" : https://www.europarl.europa.eu/legislative-train/package-digital-package/file-digital-omnibus-on-ai



